« Pour le bien de l’Afrique » : l’apport discutable de l’aide étrangère

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« Quand on ouvre un livre sur l’Afrique, on s’aperçoit la plupart du temps qu’il s’agit en fait d’un livre sur nous. L’Afrique est une obsession pour beaucoup de monde, même pour certains qui n’y ont jamais mis les pieds... » Sur ces mots commence le dernier livre de Larry Krotz, publié à la fin de 2008 avec le titre The Uncertain Business of Doing Good: Outsiders in Africa [« Pour le bien de l’Afrique : l’apport controversé de l’aide étrangère »] (University of Manitoba Press et Michigan State University Press, 2008).
L’ouvrage est un compte rendu des voyages effectués par Larry Krotz en Angola, en 1992, au Kenya, en 1997 et 2004, et en Tanzanie, en 2002. Chacun de ces déplacements professionnels avait pour but de réaliser un reportage sur les événements qui occupaient alors la scène de l’actualité. Dans un style chaleureux et personnel qui tient plus de la conversation que du traité sur l’éthique de la bienfaisance, Larry Krotz s’interroge sur les avantages et les inconvénients qui résultent de l’action d’étrangers venus apporter leur aide dans des contextes qu’ils ne comprennent pas toujours ou qu’ils n’ont pas le pouvoir de changer.

L’attachement de l’auteur aux lieux qu’il visite et son engagement envers les gens qui les habitent transpirent de ses descriptions, mais sans camoufler le danger permanent dans lequel vivent les habitants – des conditions dont la difficulté nous dépasse, où la satisfaction des besoins les plus élémentaires est l’objet d’une lutte quotidienne. Il se penche sur le besoin pressant qui sous-tend la volonté des étrangers (Européens et Nord-Américains surtout) à aider par tous les moyens possibles, une attitude qui repose sur la conviction de savoir de quoi l’Afrique a besoin. L’ouvrage de L. Krotz a ceci de particulièrement intéressant qu’il s’efforce de peindre une image détaillée de la situation tout en s’abstenant de proposer des solutions faciles.

À droite : Larry Krotz

Larry Krotz est un ancien de Glendon (B.A. en sciences politiques et histoire, 1972), et sa carrière d’écrivain a certainement profité de l’éducation dans les arts libéraux reçue au Collège. « J’étais un p’tit gars de la ferme qui se rebellait contre les choix de ses camarades du secondaire, confie-t-il. La plupart allaient à [l’Université de] Western [Ontario], à Waterloo ou à Guelph, chercher des diplômes qui menaient à des carrières bien précises. J’ai décidé d’aller à Glendon, un collège que personne ne connaissait, sur la foi de l’exposé d’un agent de recrutement, Tim Reid, alors député libéral au provincial et fils du premier principal de Glendon, Escott Reid. » C’est l’idée d’un collège bilingue d’envergure nationale, où il pourrait côtoyer des étudiants du Québec et d’autres régions du pays, qui l’a attiré. Les années passées à Glendon ont été la source d’une activité intellectuelle florissante : les discussions sur les différentes formes de pensée politique, l’éveil de la conscience sociale et de l’identité culturelle, les questions d’intérêt national et international lui ont montré la voie de ses engagements ultérieurs.

Il a consacré l’ensemble de sa carrière à des sujets de controverse. Écrivain, journaliste et documentariste indépendant, il a publié plusieurs livres et toute une série d’articles dans le périodique canadien The Walrus, entre autres (voir la section « Au sujet de Larry Krotz », ci-dessous). Ses reportages ont eu pour sujets des projets élaborés par des scientifiques, des juristes, des ONG ou des casques bleus, soit canadiens, étatsuniens, britanniques ou européens; tous avaient en commun d’essayer d’apporter leur aide à l’Afrique. Il s’est intéressé aux Premières nations du Canada, à la recherche sur le sida au Kenya, au Tribunal pénal international pour le Rwanda et au projet de recherche commun des Universités de Nairobi, d’Illinois et du Manitoba (UNIM) sur la circoncision au Kenya.

Larry Krotz a toujours été fasciné par l’Afrique, lieu de mystère et d’histoire, origine de toute l’humanité. La première occasion d’y aller s’est présentée pour lui dans la quarantaine, quand Vision TV l’a invité à réaliser une émission sur l’Angola. C’était au début des années 1990, à l’occasion d’un cessez-le-feu dans une guerre interminable, période brève où l’espoir se nourrissait des élections prochaines à l’ONU. Au cours des années suivantes, L. Krotz est retourné en Afrique, dans d’autres régions. Au Kenya, cinq ans plus tard, il a réalisé une émission portant sur un projet de recherche de l’Université du Manitoba sur le sida. « Ces voyages m’ont conforté dans l’idée que le coup de pouce de chaque personne est important, et que les petits fils qui se tissent entre les individus peuvent faire bouger les choses dans la société. »

Il considère que le rôle de l’écrivain, qui consiste à raconter des histoires et à remettre en question l’éthique qui nous anime, est très important. « Nous offrons de l’aide, mais en protégeant nos intérêts particuliers, observe-t-il. Beaucoup de choses demeurent énigmatiques pour nous – beaucoup de problèmes liés à l’éthique – quand nous entreprenons d’apporter notre aide aux pays africains, et c’est pourquoi nous devons communiquer et nous efforcer de mieux comprendre les enjeux. Une grande réflexion est en cours chez les intellectuels africains au sujet des répercussions de l’aide étrangère sur le sens de l’initiative des Africains et des différentes formes de dépendance qui en résultent. » Dans un article paru dans The Walrus en juin 2008, intitulé « Poaching Foreign Doctors » [« Braconner les médecins étrangers »], il étudie cette idée selon laquelle nos politiques de développement et d’immigration ont l’effet contraire de l’aide étrangère, en favorisant une sorte d’exode des cerveaux dont nous sommes les bénéficiaires.

Sur un ton plus philosophique, L. Krotz partage sa conviction qu’une grande part de nos vies se décide « en réaction », devant des ouvertures et des occasions qui se présentent inopinément. « D’après mon expérience, les meilleures choses de la vie ne sont pas planifiées; elles arrivent, tout simplement. Et les deux choses les plus importantes que les jeunes gens doivent retenir sont d’apprendre à se connaître, et d’être prêts à dire ‘oui’ quand une occasion se présente. » En faisant allusion au poème de Robert Frost, « The Road Not Taken », il encourage les jeunes à envisager « le chemin le moins fréquenté », celui qui peut faire toute la différence.


Au sujet de Larry Krotz

Larry Krotz est né près de Gowanstown, dans le milieu rural du sud de l’Ontario, et a obtenu un baccalauréat en sciences politiques et histoire du collège Glendon de l’Université York en 1972. Entre 1973 et 1997, il a vécu à Winnipeg, où il exerçait son métier d’écrivain, de journaliste et de documentariste indépendant. Ancien président de la Manitoba Writers’ Guild (1985), il a publié cinq livres avant The Uncertain Business… : Midlifeman (Toronto: McClelland & Stewart, 2000); Tourists (Boston: Faber & Faber, 1996); Indian Country (Toronto: McClelland & Stewart, 1990); Shutter Speed (Winnipeg: Turnstone Press, 1988), et Urban Indian (Edmonton: Hurtig, 1980) [ouvrages non traduits en français]. Parmi les films qu’il a réalisés : Searching for Hawa’s Secret (1998), pour l’Office national du film, au sujet d’une recherche sur le sida à Nairobi, au Kenya; et Rising to Dance, une année dans la vie des étudiants du Royal Winnipeg Ballet. Il a enseigné l’écriture au Red River College, à l’Université de Winnipeg et à l’Université Ryerson. Il a reçu plusieurs prix, dont le prix Air Canada de la Canadian Authors Association, en 1980; le prix Chris du Columbus International Film & Video Festival pour Searching For Hawa’s Secret, en 1999; le prix AC Forest pour des essais parus dans le United Church Observer, en 2007 et en 2008. Il a été plusieurs fois en nomination pour les prix du Magazine canadien. Il travaille actuellement à Toronto, où il est établi.

Un article de Marika Kemeny, agente de communication de Glendon


Publié le 11 February 2009