Le nouveau Centre pour les défis mondiaux de Glendon accueille pour sa conférence inaugurale le lauréat d’un prix Nobel et des économistes de renommée internationale

Share

La conférence inaugurale du nouveau Centre pour les défis mondiaux (CDM) de Glendon, organisée le 24 mars, était un événement idéal pour discuter de la récente crise économique mondiale, de ses causes et des mesures à prendre pour éviter qu’une telle situation ne se reproduise. Le CDM a pour mandat de promouvoir des discussions publiques sur des questions essentielles, en réunissant des leaders d’opinions qui examinent les implications des grands défis auxquels font face le Canada et le monde en général.

À droite : George Akerlof

Intitulée Après la crise : limites et possibilités de la science économique, la conférence a accueilli trois économistes de réputation internationale, à titre de panélistes. Ces économistes étaient le lauréat d’un prix Nobel en économie (2001) George Akerlof, actuellement professeur à l’University of California, Berkeley, Tim Besley, professeur d’économie et de science politique à la London School of Economics et directeur des Suntory & Toyota International Centres for Economics & Related Disciplines, et Pierre Fortin, professeur d’économie à l’Université du Québec à Montréal et ancien président de l’Association canadienne des économistes. Eugene Lang, consultant, conseiller politique et vice-président du Bluesky Strategy Group, et co-fondateur de Canada 2020, était le modérateur de la discussion.

À gauche : La couverture du livre Animal Spirits

George Akerlof a utilisé, pour sa présentation, le cadre et l’hypothèse de son récent livre primé Animal Spirits: How Human Psychology Drives the Economy, and Why It Matters for Global Capitalism (George A. Akerlof and Robert J. Shiller, Princeton University Press 2009). Il a examiné les raisons pour lesquelles les économies vacillent sous les effets de fortes forces psychologiques capables de modifier le comportement des êtres humains et des entreprises, de telle sorte qu’ils agissent de manière contraire à leur meilleur intérêt. À travers cinq thèmes – la confiance, l’équité, la corruption, les illusions liées à l’argent et les histoires – Akerlof a expliqué comment un comportement irrationnel, des croyances en des ‘remèdes de charlatan’ et des forces du marché corrompues peuvent conduire les économies au bord du désastre, comme nous venons d’en faire l’expérience. La crise de 2008 était due principalement aux histoires auxquelles voulaient croire les économistes, les responsables gouvernementaux et les investisseurs, à savoir que nos institutions financières étaient solides et que nos investissements continueraient à prendre de la valeur. « Derrière chaque boom et chaque effondrement se trouve une histoire que les gens sont prêts à croire et qui influence leurs actions. Les économies connaissent des périodes de dépression en raison des cycles psychologiques – en faisant preuve d’un trop grand optimisme par exemple – et d’un manque de compréhension des risques inhérents. » Pour Akerlof, il nous faut donc maîtriser et contrôler les forces psychologiques humaines et rejeter l’idée que les marchés déréglementés constituent la meilleure solution. Pour restaurer la prospérité, il demande des réglementations gouvernementales clairement définies fondées sur une approche keynésienne moderne et tenant compte de la psychologie.

À droite : Pierre Fortin

Pierre Fortin a examiné la récession, les changements démographiques et la croissance économique en vue de tirer des leçons de la crise. Il a fait remarquer que le système financier sous-réglementé des États-Unis a été principalement à l’origine de la crise financière mondiale, comme l’avait aussi indiqué Akerlof. Il a fait l’éloge du système financier canadien – à la fois solide et bien réglementé – et de la Banque du Canada pour avoir mis rapidement des dizaines de milliards de dollars de liquidité à la disposition des institutions qui en avaient besoin.

Fortin a tiré trois leçons de la récession de 2008 et de l’après-crise. Premièrement, le Canada devrait avoir confiance dans son solide système financier et maintenir une réglementation financière stricte. Deuxièmement, restaurer l’équilibre entre les revenus et les dépenses budgétaires – afin d’éliminer l’énorme déficit que nous avons accumulé pour faire face à la crise – devrait être une priorité dès que l’économie aura repris des forces. Et troisièmement, il est nécessaire d’envisager sérieusement d’accroître à 3 % ou à 4 % le taux d’inflation cible, qui est actuellement de 2 %, afin d’avoir plus de souplesse pour réglementer la disponibilité du crédit.

À gauche : Tim Besley

Citant l’économiste de l’Université de Toronto David Foot selon qui « […] la démographie explique environ les deux tiers de tout », Fortin a aussi parlé des changements démographiques, sachant qu’une grande partie de la génération du baby-boom approche de la retraite et que le taux de natalité reste faible au Canada. Il a proposé plusieurs moyens pour faire face à la baisse des recettes fiscales, au ralentissement de la croissance économique et à l’explosion des coûts liés aux soins de santé. Après avoir brièvement présenté l’approche japonaise, scandinave et américaine face aux défis liés à la démographie, il a proposé sa ‘solution canadienne’ consistant à revoir le système de santé afin de réduire les coûts élevés de la bureaucratie. Pour ce faire, il suggère la mise en place de mesures incitatives économiques, l’établissement de mécanismes d’évaluation indépendants et transparents et le recours, de manière intelligente, au secteur privé.

À droite : Mamdouh Shoukri

Pour accélérer la croissance économique, Fortin offre les suggestions suivantes : garder parmi la main-d’œuvre des travailleurs âgés qui ont de l’expérience en rendant plus attrayant le fait de continuer à travailler; adopter des programmes de formation, des technologies, du matériel et une organisation du travail plus efficaces pour accroître la productivité; et promouvoir davantage la culture de l’innovation.

Le troisième panéliste Tim Besley, responsable des politiques à la Bank of England pendant la récente crise économique, a cité les propos de Keynes qui a dit « […] les hommes pratiques qui se croient entièrement affranchis de toute influence intellectuelle sont généralement les esclaves de quelques économistes défunts ». Besley a parlé de la déréglementation graduelle des marchés financiers, particulièrement aux États-Unis et au Royaume-Uni, qui était basée sur un sentiment d’optimisme à l’égard du rôle des finances. « Les pays ont ouvert leurs marchés, pensant que cette ouverture conduirait à la libre circulation des capitaux, des pays riches vers les pays pauvres », a déclaré Besley. « Mais le contraire s’est produit : les capitaux sont passés des pauvres aux riches, et on aurait dû y voir un signe d’alerte. »

(g-d) : Tim Besley, Pierre Fortin, George Akerlof et Eugene Lang

La tendance internationale, à savoir peu réglementer, a créé des pressions sur les institutions canadiennes pour qu’elles emboîtent le pas, mais le gouvernement canadien a su y résister. Besley a expliqué que les banques centrales ‘se trompaient de guerre’ – pendant la dernière crise – en ciblant l’inflation considérée comme la principale préoccupation. On a vu une divergence sur les marchés entre les pays excédentaires – l’Allemagne, la Chine et le Japon – et les pays déficitaires, à savoir les États-Unis et le Royaume-Uni. Les transactions non réglementées ont notamment entraîné une augmentation importante de la dette des ménages, une hausse considérable du prix des logements dans le monde entier et l’émergence d’une nouvelle ‘aristocratie’ formée d’experts en finances.

Il s’en est suivi des distorsions dans les réserves de capital de risque – et des déséquilibres mondiaux – qui n’ont pas été résolus après la crise. Besley a aussi parlé des conséquences de la démographie sur les politiques et les changements structuraux. « Les gouvernements ne souhaitent pas vraiment s’impliquer davantage dans la réglementation financière. Il sera donc nécessaire de réexaminer le rôle de l’État et de trouver des solutions locales. Le Canada pourra jouer un rôle important à l’égard des défis liés à une gouvernance financière mondiale et à l’adoption d’une action politique centralisée. »

De gauche à droite: le directeur du CDM Alex Himelfarb, le principal de Glendon Kenneth McRoberts, et la directrice d'entreprise Paule Doré

Une période de questions animée, durant laquelle des étudiants, des professeurs et des visiteurs ont présenté différents points de vue, a démontré la nécessité d’organiser de telles discussions et le profond intérêt pour le sujet de la conférence parmi tous les participants.

Dans son discours d’ouverture, Alex Himelfarb, co-président de la conférence avec Chaviva Hošek, président et chef de la direction de l’Institut canadien de recherches avancées (ICRA), a déclaré que l’idée de créer le Centre pour les défis mondiaux était venue de leurs préoccupations communes. Himelfarb, qui est le directeur du CDM et de la nouvelle École des affaires publiques et internationales de Glendon (ÉAPIG), a expliqué que le CDM avait pour but d’établir un centre bilingue d’études et de recherches afin de discuter des grandes questions de l’heure et de favoriser la collaboration entre des universitaires et d’autres personnes provenant de diverses disciplines et de toutes les générations.

À droite : Co-présidente de la conférence Chaviva Hošek

Selon Himelfarb, les discussions politiques et les débats présentés par les médias sur la situation actuelle du Canada ne traitent pas des défis auxquels fait face le pays. « Le Canada vit une période de changements profonds sans qu’il y ait de débats publics, a-t-il dit. Les questions auxquelles nous faisons face et qui vont façonner notre avenir sont complexes et ont des implications à l’échelle locale et mondiale. Or, les médias et les discussions publiques n’examinent pas l’aspect complexe de ces questions. Les défis actuels sont tout à fait nouveaux et les anciennes solutions sont inadéquates pour y faire face. Ces défis font aussi ressortir les lignes de faille dans la fédération [du Canada] qui représente des intérêts régionaux et générationnels profondément différents.  […] Au lieu d’aller vers des solutions et une collaboration, on nous présente surtout des idées creuses. »

« La crise économique a donné lieu à de nombreuses questions qui nécessitent des discussions publiques », a déclaré Hošek. « Pourquoi certains pays sont riches et d’autres pauvres; y a-t-il une contradiction entre le progrès humain et la croissance économique; qu’arrive-t-il aux institutions publiques pendant une crise économique? Voici les questions auxquelles nous devons répondre sérieusement. »

De gauche à droite: l'honorable Paul S. Rouleau ; Kevin Page, premier directeur parlementaire du budget du Canada ; l'honorable Mauril Bélanger, M.P. ; et Nicholas Rouleau

Himelfarb a rendu hommage au rôle clé joué par le principal de Glendon Kenneth McRobert dans la création du Centre. Il a aussi souligné la vision et la générosité de la directrice d’entreprise, Paule Doré, présente à la conférence, dont le soutien financier et moral ont permis au Centre et à la conférence de devenir réalité.

Le président de l’Université York Mamdouh Shoukri a fait l’éloge de la vision du principal McRoberts à l’égard de l’École des affaires publiques à Glendon, qui héberge le CDM. « Les débats comme ceux d’aujourd’hui sont importants non seulement en raison de leur contenu, mais aussi tout simplement parce qu’ils ont lieu », a déclaré Shoukri, qui a réaffirmé le soutien permanent de l’Université York à l’École.

En plus de l’ICRA, les principaux commanditaires de la conférence et du Centre pour les défis mondiaux comprennent le Hennick Centre for Business and Law, Canada 2020, l’ÉAPIG et l’Université York, ainsi que The Mark et Global Brief – deux publications qui traitent de questions canadiennes et mondiales d’actualité.

Un article de Marika Kemeny, agente de communication de Glendon


Publié le 5 April 2010